Depuis deux jours, une idée me tient. Pas une idée noble, une idée collante qui paraît douce mais qui est insistante.
Je rêve de guimauves enrobées de chocolat. Pas une, ni deux, mais d’une quantité indécente.
Ce n’est pas une faiblesse. C’est une tension interne.
Quelque chose en moi parle et réclame, pas à manger, mais à être apaisé.
Une sensation de trouble, un tremblement, un manque.
Quelque chose cherche à se protéger.
Mon corps cherche une douceur pour se libérer de cet inconfort.
Le nounours en guimauve devient ma sauvegarde.
Le chocolat est le « plus » qui enrobe et qui parle de plaisir.
Cet ourson maladroit mais profondément savoureux me calme.
L’image s’impose.
Ce désir profond devient une obsession qui gratte dans ma tête, qui cogne, qui fait du bruit et qui descend dans mon corps.
Il démange dans mon ventre jusqu'à sortir de chez moi pour aller affronter la pluie, le froid, l’hiver, les minutes d'attente pour prendre le bus, les bruits dans l'espace réduit du véhicule, les odeurs, les places assises rares, l'incommodité d'être dans la société alors que le refuge de la solitude nous soulage de bien des maux.
Mais l'appel du sucre, cette gourmandise-doudou, est plus fort que tous les dangers de la terre.
Et je sors de ma zone de confort pour aller dans un de ces palaces de la sucrerie.
Le paradis de la tentation, la croisée des chemins entre réglisse et bonbons colorés en tout genre, l'autel des choix face au portefeuille qui limite.
J’arrive dans l’antre des plaisirs sucrés.
Toutes les couleurs de l’arc-en-ciel y sont proposées.
Les paquets qui brillent et qui nous font réagir comme des pies : on s’approche, on pépie, on caresse, on touche et hop on prend !
Mais voilà ! Quelle quantité sera suffisante pour apaiser ce corps qui ne m’appartient plus et qui réclame toujours plus.
- Allez, juste un paquet ce n’est pas grave, c’est juste un écart !
Je m’en vais vers la caisse pour payer mon caprice et puis :
Oups ! me voilà opérant un demi-tour pour prendre aussi le paquet d’à côté qui est au réglisse avec du sucre coloré dedans !
Deux paquets au lieu d’un ! Je grimace déjà en pensant à mon prochain passage sur ma balance. Elle est impartiale.
Je passe aussi devant un sceau rose avec plein de guimauves de toutes les couleurs dessinées.
Je tends la main et je m’arrête, handicapée par ma veste qui s’est accrochée à l’angle de l’étagère des réglisses. Quelle chance d’avoir été sauvée par un esprit généreux qui ne veut que ma santé.
Ouf ! Deux paquets me suffiront amplement.
Un brin de raison me soulage.
A l’accueil, un charmant jeune homme me regarde avec mes gourmandises dans les bras, je n’ose pas les lui confier de peur qu’il ne me les capture trop longtemps.
Et sait-on jamais qu’il me les prenne !
Je secoue ma petite tête de linotte et reviens à mon état de conscience normale si tant est qu’il y ait une norme en la matière !
Je donne mes paquets et entends le prix éclaté comme un boomerang sur mes tympans.
Encore une dépense inutile mais que je ne peux même pas m’autoriser à y renoncer.
Je tends ma carte de paiement, j’entends le bip qui me dit : c’est à moi.
Je souris.
Ça y est je vais pouvoir m’en mettre plein les papilles.
Je prends mes paquets et je sors du palais enchanteur de la guimauve.
J’ai déjà le goût de l’écœurement au fond de la gorge que se pointe.
Le gout du trop qui ne compense rien.
Mais l’avocat du diable s’extasie de mon achat et me susurre de me dépêcher de rentrer pour m’installer confortablement et me laisser aller à mon pêché mignon : me faire plaisir.
Mon pas s’accélère.
La pluie mouille toujours l’air mais je ne ressens plus l’inconfort de son humidité.
J’ai au bout de mes doigts tout ce qu’il me faut pour me propulser dans le monde des bisounours et des câlins divins.
Le chemin du retour est plus fluide.
Je le trouve plus court et dans ma tête s’exprime la promesse d’un shoot de dopamine infini.
A nouveau chez moi, la solitude qui déclenche les affres de tous mes manques et qui m’invite à des achats compulsifs, n’est plus le problème.
Ce besoin viscéral qui me fait déplacer des montagnes pour le satisfaire n’existe plus.
Seule, je suis bien.
Je ne partage plus. Tout ce que j’ai là est pour moi et rien que pour moi.
Je me fais l’effet de l’Avare dans la pièce de Molière.
J’oscille entre une satisfaction pleine et entière et l’amertume de la culpabilité qui pointe déjà le bout de son nez.
Mon corps parle à ma place.
Mes mains la balayent d’un revers en ouvrant les sachets.
Ma raison me conseille de faire durer ce plaisir sur plusieurs jours au vu du prix payé.
Je sors des bocaux dans lesquels je transfère tous mes trésors.
L’odeur de la réglisse me fait piocher dans le tas pour savourer sur mes papilles toutes leurs saveurs.
Je fais la même avec les nounours si tendres et si légers qu’il m’en faut deux pour me satisfaire.
Je leur trouve une place de choix dans mon placard comme des divinités câlines que l’on doit respecter.
Et là quelque chose se calme.
La solitude n’est plus douloureuse. Elle est simplement là.
Ce que je suis allée chercher n’était pas le sucre.
Ni même la douceur.
C’est de la tendresse auto-administrée,
Un plaisir fabriqué, chimique, immédiat, pour une jouissance brève mais totale.
C’était ce moment précis où, pour quelques secondes, le sucre devient le ventre maternel de substitution.
Le monde cesse alors de m’inquiéter pour tout et n’importe quoi.
Les guimauves deviennent, parfois, mon passeport temporaire pour supporter le monde.
Elles attendent.
Moi aussi.
Etheyas Soeren,
La femme qui reprend sa voix