La vie qui questionne
Vite, sinon lui aussi va rater son bus pour aller bosser ! Quand il pleut c’est toujours le bazar.
Il faut cheminer entre les parapluies.
Les gens se bousculent pour être sûrs de pouvoir arriver à l’heure au travail.
Il y a ceux qui sont au ralenti parce que c’est lundi.
Ceux qui tendent le bras bien haut pour s’agripper aux barres qui évitent de tomber et se moquent de votre espace vital.
Hugo tient sa mallette d’une main et veille à ne déranger personne sur son passage. Il fait sa séance de méditation quotidienne dans les transports en commun.
La zénitude s’entretient tôt, et souvent dans des circonstances contraires aux règles qu’on lui a transmises.
C’est le seul moyen de rester de marbre quand la vie vous malmène.
Hugo n’a pas d’ami et encore moins d’amie.
Il est engagé dans une fidélité comme on en voit plus.
C’est un chevalier servant d’une loyauté à toute épreuve.
Un salarié exemplaire, un comptable méticuleux et d’une exigence professionnelle qui frôle l’obsession.
Il aime quand son patron est content.
Il se sent comme chez lui au bureau.
Les cliquetis sur les claviers, les bips des imprimantes, le ronronnement des photocopieuses, les feuilles qui crissent entre les mains, les téléphones qui sonnent, cette routine le rassure.
Il écoute parfois ses collègues qui travaillent.
Ils discutent entre eux de la pluie, du beau temps, des loisirs qu’ils ont eus ou des actualités internationales.
Celles-ci ajoutées à la morosité de la pluie d’aujourd’hui, alertent sur un monde qui prend feu. Les clients subissent les effets d’une géopolitique brûlante. Ils sont sous pression en période de bilans comptables. Ils communiquent aisément leur stress et les salariés de l’entreprise débordent de pessimisme. L’humeur d’Hugo se grise et ce qu’il a ressenti ce matin se précise.
Il y a quelque chose qui se trame et qu’il ne peut définir mais il le sent.
Heureusement qu’il y a toujours l’odeur du café à proximité de son bureau.
Julie, la secrétaire, veille à sa préparation tout au long de la journée.
Qu’il est bon de pouvoir se poser quelques minutes dans le coin repas pour savourer un bon expresso.
Depuis deux heures, il est le nez dans son dossier, ses chiffres et un bilan pas au top pour son client. Quand il boucle le dossier, il ne donne pas cher de l’avenir de cette petite entreprise. Depuis quelques années, les commerces s’ouvrent et se ferment dans la continuité du mouvement. L’inflation freine la consommation des gens. Ils n’achètent plus comme avant. Ils réfléchissent à deux fois avant de partir en vacances. Et ne parlons même pas des investissements immobiliers qui sont devenus une vraie gageure.
Ce qu’il vit le chagrine. Il est d’un tempérament à se satisfaire de pas grand-chose mais là, il renifle une faille dans le système.
La société est touchée par une maladie chronique depuis longtemps, mais cela dégénère en maladie incurable qui désagrège sa structure vivante.
Pendant sa pause il est rejoint par son patron qui a jeté un œil sur un de ses dossiers à traiter. Il trouve que cela n’avance pas assez vite à son goût et lui dit :
- Vous êtes payé pour mieux faire, Hugo. Nous sommes tous sous pression.
Abasourdi, Hugo ne peut manifester que son silence et son directeur entend qu’il consent à faire mieux dorénavant. Satisfait, il rajoute :
- Nous sommes donc d’accord, je veux moins de pause-café et plus de bilans bouclés d’ici la fin de la semaine.
Une remarque ordinaire de son patron qui pique habituellement et sur laquelle il ne se serait pas arrêté hier. Et dans l’instant, il sent une contraction se produire. Tout son corps se tend comme un arc. Il en a le souffle coupé.
Il essaie de prendre une grande respiration pour retrouver une posture neutre et sérieuse. Il sait gérer ses émotions avec la même rigueur que son travail. Il finit de boire son café rapidement et rejoint son poste. Le front plissé plein de réflexions : Pourquoi suis-je si tendu ? Que se passe-t-il ? Dans son for intérieur se produit un charivari qui le déstabilise profondément sans qu’il ne laisse paraitre ses émotions. Il excelle dans cet art, pourquoi en serait-il autrement ?
En réintégrant son bureau, ses collègues le regardent, attendent quelque chose de lui, et lui sourient discrètement. Des mains se tendent sur son passage pour lui flatter l’épaule. Le silence est tout de même le complice fidèle du grand boss. Rien ne se dit, tout transpire. Hugo a l’impression que ça sent mauvais. Bref ! Il y a des jours avec et d’autres sans.
Enfin ! midi, la pause déjeuner.
Pierre passe la tête par l’encadrement de la porte de son bureau et lui propose de se joindre à eux pour le repas. Hugo accepte.
Ils se donnent rendez-vous au coin de la rue, Chez Papy. C’est le QG des salariés.
Dès son arrivée, les uns et les autres y vont de leur avis concernant la remarque du patron. Hugo n’est pas d’accord pour se laisser aller sur le sujet. Il préfère parler de banalités pour éviter que les miasmes du monde ne le contaminent encore plus. Ce matin, il estime avoir eu sa dose.
Autour de lui, ses collègues discutent de nouvelles inquiétantes : les guerres en cours, les catastrophes naturelles dues à un climat qui s’emballe et que les hommes politiques ont du mal à regarder. Toutes ces mises en examens ou encore arrestations qui s’enchainent et qui posent question à l’humanité toute entière. Ces rumeurs sur les réseaux sociaux que chacun suit à partir de son smartphone. Hugo absorbe tout sans filtre, chaque info se mélange à son anxiété. Il pense à toutes ces nouvelles technologies expérimentales de contrôle des maladies, de la météo, aux systèmes d’influence psychologique qui se mettent en place sur lesquels il est tombé en surfant sur le web.
Le monde extérieur exacerbe son angoisse.
L’ambiance est celle d’une apocalypse latente : sensation de désordre, de chambardement qui s’installe sourde et permanente.
Il tente de respirer à l’écart, de se fermer le plus possible à tous ces dires qui se précipitent comme un raz de marée dans ses oreilles.
Fumer et boire de l’alcool ne sont pas dans ses habitudes.
Pierre lui tend une clope par politesse. Il la prend machinalement sans désir profond comme hypnotisé par l’égrégore du lieu. Il ne se reconnaît pas tout à fait dans ce geste. Un verre de vin est rempli devant lui et il y trempe ses lèvres pour goûter. Il est comme un automate qui ne réfléchit plus.
Aime-t-il fumer ? Ouais… C’est un gros bof mais cette cigarette est comme un rempart qu’il construit entre lui et les autres.
Aime-t-il le vin ? Le goût est intéressant et ça détend son diaphragme.
C’est ok pour lui, de faire de nouvelles expériences en cet instant.
S’ouvrir à ces nouveautés le fait sourire.
Quand il va raconter cela à Carole, elle ne va pas en croire ses oreilles !
L’après-midi comme le matin, rien de bien spécial ne se passe et à 18H, c’est l’heure de boucler mallette pour rentrer chez soi.
Ouf ! enfin ! revenir dans son home, dans son cocon, dans son nid protégé.
Sur le trajet du retour, Hugo passe en revue tous les évènements de la journée.
C’était curieux ! C’était lourd et il se sent fatigué presque épuisé.
Heureusement que ce soir c’est Carole qui cuisine et qui s’occupe des corvées de la maison.
Pendant ce temps, il mettra ses baskets et ira courir avec Ulysse.
La pluie a cessé.
Courir est son moment à lui pour décompresser et soulager toutes les tensions accumulées.
Sa vie est organisée dans ses moindres détails. C’est son nirvana.
A l’approche de sa maison, la seule lumière qu’il voit vient de la chambre d’Ambre qui est déjà revenue du collège. Le rez-de-chaussée est dans la pénombre. Carole n’est pas là ?
Que de questions aujourd’hui !
Pourquoi autant de changements brusquement dans cette partition composée il y a 13 ans.
Ambre ne sait pas où est sa mère. Elle ne lui a rien dit sur cette modification de programme.
Il décide d’aller faire son footing avec son chien et en revenant il verra bien.
Ambre est d’accord pour manger plus tard que d’habitude.
L’adolescente prend toujours une collation en rentrant et le diner peut attendre.
Mais que ça fait du bien de se défouler et de jouer avec son fidèle compagnon ! Les Border Collies sont des chiens très joueurs et infatigables.
Ce soir, 20 mn de course suffisent à Hugo.
En ralentissant la foulée, il revient.
Il grimpe à l’étage pour une douche rapide.
En passant devant la porte de la jeune fille, Hugo la surprend encore sur les réseaux sociaux. Il secoue la tête. Quelle calamité cet ordinateur ! Un chronophage à souhait ! Carole a commis une erreur avec cet engin.
- Ambre ? As-tu des nouvelles de ta mère ?
- Non Hugo, aucune ! Pas de nouvelle, bonne nouvelle !
- Oui, c’est vrai. Je suis inquiet tout de même. Ce n’est pas dans ses habitudes de laisser courir le silence.
Quelques minutes plus tard, il appelle Ambre de la cuisine pour lui demander de bien vouloir l’aider à mettre la table.
Deux heures se sont écoulées depuis qu’il est rentré du travail et Carole n’est toujours pas là.
Il tente de la joindre sur son téléphone portable et rien.
Il est dirigé sur sa messagerie vocale et laisse un message.
Soudain, il prend conscience de son impuissance lui qui gère tout.
Il regarde Ambre qui a le nez sur son smartphone.
Le voilà qui traverse un grand moment de solitude, empreint d’inquiétude presque de peur qui craquelle ses certitudes.
Cet état d’âme lui fait passer en revue toutes ses habitudes.
Il pose un regard sur son existence en relativisant.
Il espère que ce ne sont que les relents d’une journée qui a démarré dans la grisaille et se finit par une nuit sans étoile.
La pluie recommence à tomber.
Subrepticement, il pense que le monde est en train de glisser silencieusement vers le chaos. Combien de temps tiendra-t-il ?
Dominique Sotiras