Chronique des crimes invisibles de la société de consolation.
La tentation n’a pas besoin de hurler.
Elle sourit juste comme un diablotin.
Quand les douceurs deviennent complices et que le bien-être cache le poison.
Je lis beaucoup et parfois même trop. Mon imagination ne se contente plus de rêver : elle orchestre déjà un crime.
On m’a dit un jour qu’il fallait vivre sa vie comme un roman. Personne ne m’avait prévenue qu’il faudrait parfois la traverser comme un polar qui se construit.
Voici ce que mes Guimauves Enchanteresses de lundi m’ont inspirée.
Il a une voisine de palier terrible. Elle est son amie depuis quelques années. Elle est gourmande compulsive. L’autre jour, elle est venue lui confier deux bocaux pleins de sucreries qu’elle avait achetées et qu’elle ne voulait absolument pas manger. Elle n’a rien trouvé de mieux que de les lui confier.
Lui, c’est Tom, pas celui de Tom et Lola mais presque. Sa quarantaine et son célibat, l’amènent parfois à dépasser les limites qu’il s’est fixé. Il est excessif en tout. Passionné à souhait. Presque borderline et quand ses émotions ou sa solitude deviennent trop pesantes, il suit les circuits de consolation que le monde met à sa disposition. Et son drame, aujourd’hui, c’est sa gourmandise !
Lundi dernier, ses pensées ont scellé un pacte discret avec l’enfer. Bon d’accord, pas avec Faust mais avec des douceurs exquises et tout aussi troublantes.
Dans son placard, sont venues s’installer quelques sucreries. Des oursons enrobés de chocolat. Ils sont enfermés. Ils ne l’appellent pas. Et pourtant, il les entend. Ils sont une menace, une tentation immobile qui agit. Ces guimauves ne bougent pas mais il tourne, intérieurement, autour. Il est en arrêt maladie pour entorse et sa dernière compagne l’a quitté la semaine dernière.
Il aurait pu dire non à Agathe mais son amitié a dit oui. Il pourrait les jeter, les donner ou encore les oublier. Mais elles sont devenues des trésors. Ceux que l’on garde pour aider et qui disent au cas où tu peux te laisser aller. Après tout elles sont inoffensives ! A vrai dire en apparence seulement !
Ces sucreries sont capables par leurs atomes d’interagir avec les siens. Leur vibration produit un chuchotement qui caresse ses tympans. C’est une voix qui hypnotise : Il n’y a aucun mal à se faire du bien ! Et son état de conscience se modifie. La guimauve est douce, blanche, presque pure, se propose comme un sas de décompression.
Un instant, il s’arrête et il tente de trouver tous les biais par lequel il va pouvoir s’éclipser, de cette matrice qui lui suggère de façon subtile de les consommer :
« Le sucre est inoffensif. C’est le doudou dont ton enfant intérieur a besoin »
« Une petite douceur n’a jamais fait de mal à personne. »
« Rappelle-toi quand tu étais gamin… »
Comme les verres d’alcool qu’il a levé au nom de la fête et de la convivialité :
« Autour d’un verre, la joie circule, les rires fusent. »
« Un verre pour se détendre, deux pour se rapprocher. »
Comme les corps qu’il a caressés, qu’il a consommés avec passion :
« Le contact physique est bon pour la santé. »
« Le sexe réduit le stress et améliore le sommeil. »
« Le corps a besoin de contacts pour libérer cette fabuleuse hormone de l’amour : l’ocytocine. »
Ou encore : Comme ces casinos qui ouvrent à huit heures du matin. Véritable opportunité de perdre quelques deniers pour décrocher la richesse et vider son portefeuille en deux-deux.
L’addiction n’est pas une déviance. C’est une tentative de communion dans un monde qui a supprimé le sacré.
Toutes ces ostentations l’encerclent comme des spectres masqués de douceur. Ces oursons en guimauve sourient déjà de connivence. Comme les verres levés, comme les corps frôlés, comme les roulettes des casinos, ils attendent son abandon. Leurs yeux de chocolat le fixent, innocents et perfides. Leur parfum, leur texture, leurs promesses le hantent.
Et puis, ce matin, la bande de cajoleurs l’a invité. Les oursons l’attirent vers le placard. Dans une approche timide, le chef lui murmure qu’il serait mieux dans sa main. Son charme n’est qu’une perfidie. Sa délicatesse devient menace, la compulsion veut se faire loi. Ce n’est plus Tom qui décide… mais lui.
Chaque guimauve se propose comme une douce extase. Chaque bouchée serait sur sa langue comme un poison lent. Il le sait. Les oursons deviennent complices du système. Ils le jugent sans un mot. Ils ne sont pas que des friandises. Ils sont les héritiers d’un monde qui a oublié le sacré. Le crime est invisible.
Alors il regarde ces démons dans le placard. Ils n’ont rien fait. Ils attendent comme les alcools, les partenaires, les écrans et les machines à sous. Ce ne sont pas eux qui sont dangereux. C’est le monde qui lui a appris à les aimer et à les prier.
Il sourit, complice volontaire…Il ouvre le placard. Il ne résiste plus. Il prend. L’ourson fond entre ses doigts. La guimauve s’écrase doucement contre son palais. Le crime est consommé. Alors arrive cette sensation connue, rassurante, presque sacrée. Celle d’être consolé.
À cet instant précis, il comprend que ce monde n’a pas besoin de bourreaux. Il fabrique des complices heureux. Les oursons n’étaient pas des serial killers. Ils étaient des outils.
Et lui, désormais, l’accusé de sa culpabilité.
Etheyas Soeren,
La femme qui reprend sa voix et emprunte celle de l’écriture.